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Neil Turok : Au revoir, cher Stephen

Le cosmologiste Neil Turok nous fait part de ses réflexions sur la vie, l’œuvre et la curiosité insatiable de son collègue et ami Stephen Hawking.

Alors que j’étais étudiant de 1er cycle en physique à l’Université de Cambridge, j’ai eu la chance d’assister à la conférence inaugurale de Stephen Hawking à titre de titulaire de la chaire lucasienne, poste qu’avait occupé Isaac Newton dans le passé. Le titre de sa conférence était provocateur : « La fin de la physique théorique est-elle en vue? » [traduction] Au moyen d’une série de vignettes humoristiques, Stephen a expliqué certains des progrès les plus importants de la physique. Il a tenu l’auditoire en haleine jusqu’à la fin, car nous attendions sa réponse d’oracle à la question. Celle-ci fut surprenante car elle était non ambiguë. Selon lui, la théorie de la supergravité, récemment élaborée par d’autres physiciens, était la réponse. Il ne restait qu’à fignoler certains détails. À la sortie de la conférence, je me demandais si c’était vraiment la fin de la physique et si je devais changer de domaine.

Dix-huit ans plus tard, je suis devenu professeur à l’Université de Cambridge et du même coup collègue de Stephen. La supergravité ne s’était pas avérée la théorie ultime (mais on continue de s’y intéresser aujourd’hui). J’étais au courant des travaux élégants et influents de Stephen, qui combinaient la physique quantique et la gravitation dans le contexte des trous noirs et de la cosmologie, et je souhaitais échanger avec lui et, si possible, m’instruire à son contact. J’ai donc présenté un exposé sur un sujet qui, je l’espérais, pourrait susciter son intérêt : la naissance d’un univers inflationnaire. J’ai montré comment, dans l’inflation cosmique, les effets quantiques pouvaient, à la manière d’un magicien, créer un univers infini à partir d’un univers fini. À mon grand plaisir, Stephen a dit après mon exposé qu’il trouvait ces idées intéressantes et qu’il voulait en discuter davantage. C’est ainsi que nous avons commencé à travailler ensemble, passant de nombreux après-midi formidables à gribouiller au tableau et à discuter de détails techniques. Mieux encore, nous sommes devenus de grands amis.

Il y a tant à dire à son sujet que c’est difficile de savoir par où commencer. Il va de soi qu’il était un brillant scientifique de tout premier ordre. Les concepts qu’il a formulés et les questions qu’il a commencé à aborder, il y a plusieurs décennies, sont si profonds et lumineux qu’ils continuent d’inspirer tout le domaine. Comment l’espace et le temps peuvent-ils être quantiques? Que se passe-t-il à l’intérieur des trous noirs? Quels principes régissent l’univers? Je crois qu’aujourd’hui nous nous approchons des réponses, guidés en grande partie par des observations qui, pour beaucoup, manquaient lorsque Stephen a ouvert de nouvelles voies dans le domaine. Même si les détails de certaines des théories favorites de Stephen, comme l’inflation cosmique et la supergravité, ne survivent pas, je crois que son intuition centrale — à savoir qu’il y aura un lien harmonieux entre la mécanique quantique et la gravitation, et que la combinaison des deux répondra à des questions fondamentales — s’avérera juste.

Malgré sa stature scientifique, Stephen ne s’est jamais enlisé dans ses idées. Il était ouvert aux remises en question, aux arguments rigoureux et à la recherche de nouveaux liens. Travailler avec lui en était d’autant plus agréable; c’était comme si toutes les contraintes physiques de son corps avaient pour pendant une liberté et une puissance totales de la pensée. Lorsque nous discutions de science avec lui, nous avions toujours l’impression que tout pourrait changer en 30 secondes.

Il aimait la vitesse, les risques et les blagues. Et les paris! En 1975, il a parié contre Kip Thorne que les trous noirs n’existaient pas — et il a perdu ce pari. Il a parié contre John Preskill que les trous noirs détruisaient de l’information. Il a admis sa défaite en 2002 et a remis à John une encyclopédie du baseball. Il l’a cependant encouragé à brûler cette encyclopédie, disant qu’elle serait aussi utile que l’information ayant survécu à l’évaporation d’un trou noir. Il a parié contre moi que l’inflation cosmique serait confirmée par des mesures à venir. Malheureusement, nous n’avons jamais pu arriver à une conclusion à propos de ce pari.

Mike Lazaridis et Neil Turok, respectivement fondateur et directeur de l’Institut Périmètre, avec Stephen Hawking au bord du lac Huron

Stephen adorait l’idée de l’Institut Périmètre. L’Institut était encore jeune et représentait plus que maintenant un coup de dés lorsque l’on m’a proposé d’en devenir le deuxième directeur. Accepter signifiait quitter Cambridge et Stephen, et c’est donc avec certaines précautions que je suis allé dans son bureau pour lui parler de cette possibilité et lui demander conseil. Mais quand je lui ai décrit la mission de l’Institut Périmètre — unifier la physique quantique et l’espace-temps —, ses yeux se sont mis à briller littéralement. Même s’il a dit qu’il regretterait mon départ, je sentais qu’il partageait mon enthousiasme et qu’il m’accorderait tout son soutien. Ce qu’il a fait, à maintes reprises.

Il a d’abord donné son nom à notre nouveau bâtiment, le Centre Stephen-Hawking. Puis il est venu nous rendre visite, à 2 reprises, malgré tous les efforts et les risques que cela représentait, parce qu’il voulait se rendre compte par lui-même de ce à quoi ressemblait cette « grande expérience », comme il l’appelait. Il aimait être ici, avoir des conversations scientifiques au bistro Black Hole et inviter beaucoup d’entre nous à des barbecues chez lui. Il rencontrait tout le monde — les étudiants du programme PSI, les scientifiques et les innombrables visiteurs qui souhaitaient lui être présentés.

L’Institut Périmètre incarne de plusieurs manières les aspirations et la vision de Stephen. Il croyait, et je crois aussi, que la simplicité et l’unité stupéfiantes de l’univers appellent des explications simples et raisonnées.

Des théories populaires comme celles de l’inflation cosmique et de la supersymétrie — que Stephen a acceptées, à l’instar de la plupart de ses collègues — demeurent non convaincantes, à cause du manque de preuves irréfutables. Je suis d’avis que la physique doit revenir aux questions et défis fondamentaux que Stephen a posés dans la phase initiale et la plus fructueuse de sa carrière. Aucun endroit au monde n’est meilleur que l’Institut Périmètre pour ce faire. De bien des manières, nous avons pris le relais de la mission scientifique de Stephen, au moment où d’autres en sont incapables ou ont perdu confiance en leur capacité de le faire. Stephen soutenait fortement le Centre de recherches sur l’univers que nous avons récemment mis sur pied ici, donnant aimablement son nom à la bourse Stephen-Hawking grâce à laquelle nous espérons attirer un jeune cosmologiste d’exception.

Au soir de sa toute première journée à Waterloo, j’ai invité Stephen et son équipe à un restaurant de la ville. Nous avons partagé un repas agréable et mémorable. Lorsque j’ai voulu régler l’addition, on m’a dit qu’un client régulier du restaurant (qui tenait à rester anonyme) avait payé la note en guise de cadeau de bienvenue à Stephen. Stephen était enchanté et m’a dit que, dans tous les voyages qu’il avait effectués auparavant, cela ne lui était encore jamais arrivé.

Pendant une belle après-midi lors de la 2e visite de Stephen à l’Institut Périmètre, nous avons décidé d’aller faire une promenade dans le parc situé derrière l’Institut. Alors que nous longions un terrain de jeu public au bord du lac Silver, un petit garçon a commencé à crier : « C’est Stephen Hawking! ». Nous n’y avons pas fait attention, mais le lendemain j’ai reçu un courriel du garçon qui demandait si c’était vraiment Stephen Hawking qui était dans le parc.

Il se trouve que le garçon, qui n’avait que 6 ans, avait déjà lu 5 des livres de Stephen. Lorsqu’il a dit à sa mère qu’il avait vu Stephen, elle lui a répondu que c’était impossible. Mais il voulait absolument apporter les livres et les faire autographier par Stephen. Très aimablement (et comme à son habitude), ce dernier a accepté de rencontrer le garçon et de mettre l’empreinte de son pouce sur les livres. La photo de Stephen avec le garçon est l’une de mes préférées. Ce que j’aime le plus à son sujet, c’est que les deux portent la même chemise! Deux jeunes au cœur d’enfant, poussés par la curiosité et le désir de s’amuser à comprendre le monde.

Stephen Hawking rencontre un jeune admirateur.
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